Métaphore, métanymie et réalisme merveilleux dans l'amélanchier

Mary Ellen Ross

Résumé


Dans son article récent «1 acques Ferron ou La présence réelle» Reinhart Hosch écrit la réaction intriguée et quelque peu sceptique des compatriotes de Ferron devant l'étranger qui prépare une thèse sur cet auteur: le texte ferronien n'est-il pas, demandent des Québécois, «trop chargé de détails et d'allusions historiques pour qu'un étranger puisse en faire une lecture pro fi table» 1? C'est sans doute    à cause de mes origines non québécoises, car je suis originaire du Nouveau- Brunswick, cette province si peu réelle aux yeux de l'auteur du Contentieux de l'Acadie2, que j'ai choisi de me pencher sur une dimension formelle plutôt  du'historique de l'oeuvre de Ferron. Les textes ferroniens, subtils et complexes,  dont Andrée Mercier a signalé hier l'ambiguïté, textes où le surnaturel semble  naître du langage pour se mêler au plus «réaliste» de la vie quotidienne, m'ont toujours mystifiée et émerveillée. C'est cet émerveillement qui m'a  entraînée à mener mon enquête sur le plan des techniques que le texte ferronien et en oeuvre dans la création d'un réalisme merveilleux typiquement sien.[...]


Références


Reinhart Hosch, «Jacques Ferron ou La présence réelle. Remarques sur la foi d’un mécréant/mécréant», Études littéraires, 23, 3, (hiver 1990-

: 31.

On pense notamment au passage suivant: «Comment peut-on aller à Moncton? September 29th National Conference on Mental Retardation. L’Information médicale, qui devient pansue et acquiert des moyens, m’y

envoie. J’y vais à certaines conditions. Les conditions de mes préjugés. Et le lecteur aussi devra les accepter. Elles sont d’abord géographiques:

le Québec a déjà ses provinces (la Gaspésie, la Mauricie, l’Abitibi, etc.); je n’accepte pas le New Brunswick comme tel. D’ailleurs, le New Brunswick, c’est peut-être une vue de l’esprit. La réalité pour moi, c’est l’Acadie» (Jacques Ferron, Le Contentieux de l’Acadie, Pierre Cantin, Marie Ferron, Paul Lewis et Pierre L’Hérault, éd., Montréal, VLB Éditeur, 1991, p. 33).

Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Éditions du Seuil, 1970, p. 37.

Irlemar Chiampi, El realismo maravilloso: forma e ideologia en la nove/a hispano-americana, Caracas, Monte A vila Editores, 1983, pp.

-72.

Il règne une certaine confusion dénominative à l’égard du réalisme merveilleux, puisqu’on emploie en espagnol trois termes apparentés

pour rendre compte des romans du «Boom» latino-américain, à savoir realismo nuigico, realismo maravilloso et real maravilloso. J’ai adopté

la rubrique «réalisme merveilleux», puisque le terme «merveilleux», comme sa contrepartie espagnole maravilloso, est consacré par la

théorie littéraire et se compare ainsi au fantastique et au réalisme. (Voir à cet égard Chiampi, El realismo maravilloso: forma e ideolog{a en la

nove/a hispano-americana, op. cit., p. 49.)

Amaryll B. Chanady, Magical Realism and the Fantastic: Resolved vs. Unresolved Antinomy, New York et London, Garland Publishing, 1985, pp. 26-28.

Jacques Ferron, L ‘Amélanchier, Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, éd., Montréal, VLB Éditeur («Courant»), 1986, p. 110.

Jean Marcel, Jacques Ferron malgré lui, Montréal, Parti pris («Frères chasseurs»), 1978, pp. 61-62.

R. Hosch, op. cit., p. 45.

Gérard Genette, Figures III, Paris, Éditions du Seuil, 1972, pp. 47-48.

Ibid., p. 44.

Roman Jakobson, «Deux aspects du langage et deux types d’aphasie», dans Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963, pp. 43-67. Voir également Michel Le Guern, Sémantique de la métaphore et de la métonymie, Paris, Librairie Larousse («Langue et langage»), 1973, pp. 11-17.

G. Genette, op. cit., p. 42.

Jean Ricardou, Nouveaux problèmes du roman, Paris, Éditions du Seuil, 1978, p. 102.

Jean Ricardou, Problèmes du nouveau roman, Paris, Éditions du Seuil, 1967, p. 136. Ricardou cite comme exemple de ce «fantastique de l’écriture» la métaphore structurelle chez Proust, procédé qui fonctionne comme une machine à explorer le temps.

J. Ricardou, Nouveaux problèmes du roman, op. cit. p. 103.

7 Quelques pages plus loin, la narratrice rapproche de nouveau Monsieur Northrop et les pommiers du bois, «avec qui il aurait eu partie liée, même souffle, même vie» (L’Amélanchier, p. 31).

8 Hosch indique que les <

Voir pp. 70-71, 91, 93, 98, 100-102, 105-106, 111, 119, 124, 149, 154 et 163.

Les deux premiers se trouvent dans le Livre de l’Exode: La Sainte Bible, Nouvelle Edition, trad. Pirot et Clamer sous la direction de Révérend Père Lucien Dozois, O.M.I. (Chicago, The Catholic Press, 1956) ch. III, versets 8 et 17, p. 45.

Je dois aux collègues qui ont assisté au colloque «Présence de Jacques Ferron» deux renseignements supplémentaires à l’égard du miel. On m’a décrit un autre jeu d’enfants qui consiste à demander «du miel» à un insecte. Le lien entre ce deuxième jeu et le miel évoqué par Léon reste pourtant moins clair que celui entre le jeu des pissenlits et les paroles

du père de Tinamer: le seul insecte dont il est question au cours des chapitres quatre et cinq de L’Amélanchier est le maringouin, qui ne «donne» évidemment rien (p. 72). On m’a signalé également un passage du premier chapitre de Cotnoir, où le narrateur compare l’autel de l’église de Saint-Antoine à un gâteau de miel: «l’autel vacillait dans l’air chaud des cierges. Il était blanc et doré. On eût dit un gâteau de

miel fondant. Le prêtre y grignotait, tout en feignant de chanter la messe des morts» (Jacques Ferron, Cotnoir, Montréal, VLB Editeur, 1981, p. 15). Le miel, associé encore au sacré dans ce passage, fond, ce qui n’est pas sans rappeler «le jour de miel et de beurre où il faisait bon se laisser fondre» (L ‘Amélanchier, p. 59). Cependant, la métaphore ne donne pas lieu dans Cotnoir à une filière analogique et productrice comme celle de L ‘Amélanchier.

Ce n’est sans doute pas un hasard que l’un des chats de Tinamer s’appelle «Jaunée». La fillette considère Jaunée comme sa cousine (p. 35) et décrit le regard «fauve» et «jaune» de sa mère Etna (p. 54), extraits qui illustrent encore le rapprochement systématique de l’humain et de l’animal. Notons en passant que le narrateur du récit «La Chatte jaune» indique que ses enfants baptisent leur chatte «Jaunée» (Jacques Ferron, La Conférence inachevée, Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, éd., Montréal, VLB Éditeur, 1987, p. 176).

«Oiseau gallinacé à plumage roux»: Grand Larousse de la langue française, Paris, Librarie Larousse, 1973, vol. Ill, p. 2178. Selon Le Robert, la gélinotte a «le plumage roux, à tâches blanches, grises et noires» (Paul Robert, Le Grand Robert de la langue française: dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Le Robert, 1986, vol. IV, p. 861 ). Le Dictionnaire nord-américain de la langue française de Belis le et le Dictionnaire du français plus, à l’usage

des francophones d’Amérique ne décrivent pas le plumage de la gélinotte, mais notent que cet oiseau est apparenté à la perdrix (Louis.:. Alexandre Belisle, Dictionnaire nord-américain de la langue française, Montréal, Beauchemin, 1979, p. 350; Dictionnaire du français plus, à l’usage des francophones d’Amérique, Montréal, Centre éducatif et

culturel, inc., 1988, p. 734).

Dans d’autres ouvrages de Ferron, l’emploi de la figure qui met sur un pied d’égalité l’humain, l’animal et/ou le végétal est épisodique. À titre d’exemple, le conte «Cadieu» présente l’intrication des soeurs du narrateur et de leurs chats: Personne ne m’a reconnu; on me prend pour un épouseur. Les petites soeurs, sagement assises, ont chacune un minet

sur les genoux, qui s’étire, qui ronronne et montre sa gueule rose. La vieille chatte s’affaire autour des chaises: lequel voulez-vous, Monsieur Dubois? (Jacques Ferron, Contes, Montréal, Editions HMH, 1968, p. 22.)

Il ne s’agit pas dans un tel cas d’une technique qui oriente et organise le récit, à la différence de la métaphore configurale interne dans L’Amélanchier. L’équivalence de l’humain et du minéral est plus rare, même dans L ‘Amélanchier. On relève pourtant un passage assez complexe, où la mère de Tinamer est rapprochée tour à tour de la rue

qui passe devant la maison des de Portanqueu, du quartier Hochelaga, du mont Royal, ancien volcan montréalais, et de l’Etna italien (L’Amélanchier, p. 44).

Voir, par exemple, le premier chapitre de l’ouvrage de Boucher, Jacques Ferron au pays des amélanchiers, Montréal, Presses de l’Université de Montréal («Lignes québécoises»), 1973; et l’article de Arpad Vigh, «Jacques Ferron ou La mémoire extérieure», Etudes littéraires, 23, 3 (hiver 1990-1991): 93-101.

Pierre L’Hérault, Jacques Ferron, cartographe de l’imaginaire, Montréal, Presses de l’Université de Montréal («Lignes québécoises»), 1980, p. 219.

L’Amélanchier, pp. 59, 149. R. Hosch relève un passage analogue, tiré de «L’eschatologie québécoise» dans Du fond de mon arrière~cuisine, qui lui permet justement de «voir comment la collectivité se glisse dans une image individuelle»: Je coule en Dieu, dans la collectivité qui me baigne, dans mon pays, un naufrage dont je ne me rescaperai tant bien que mal durant quelques années, à la manière du cétacé qui

remonte à la surface prendre souffle et replonge. La vie a quelque chose de sportif; on s’y amuse d’abord, puis on s’en fatigue. Respirer, quand on y pense, quelle corvée! Alors il arrive, un jour ou l’autre, qu’on ne remonte plus. Les vivants, après tout, ne forment qu’une bien mince partie de l’humanité! Se rallier à la majorité, quoi de plus naturel! Rester au fond de la soupière, dans le sein de Dieu, pendant qu’il y en a encore un, quelle piété! quel suprême acte de foi! (R. Hosch, op. cit., p. 32)


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