La fascination clu nom propre et Le premier jardin cl'Anne Hebert

Pierre Gaudet

Résumé


Nom proprelExistencelFiction
On supposera que l'ecrivain, et le romancier tout particulierement, ne peut qu' entretenir une relation speciale avec les noms propres, cette categorie de la langue a peu pres indispensable pour faire exister et mettre en reseau les personnages lances dans le jeu de la fiction, profiler ces etres de papier (disons ces etres textuels) qui, pourtant, peuvent s'imposer a nous aussi et plus fortement que les etres avec qui nous partageons la vie fuyante impartie a chacun de nous ... j'allais dire impartie au nom prop re qui accroche l'existence que chacun de nous file et defile. Car le nom prop re joue un role multiple dans la vie quotidienne, sert de rep ere a soi-meme et aux autres pour s'identifier, s'individualiser -le sursaut a faire rectifier la mauvaise nomination lorsqu' on s' est mepris sur votre nom; et la nomination entre bien vite dans un systeme sans doute complexe d'usages, de differenciations, de partages, d'etablissements, plus ou moins subtils, de statuto On peut risquer sans peine qu' elle soutient tout un cadre de socialisation, tout en permettant l'individuation. [...]


Références


Anne Hebert, Le premierjardin, Paris, Seuil, 1988, p. 9 ; toutes les citations renvoient a cette edition.

Voir R. Barthes, SIZ, Paris, Seuil, 1970, coIl. « Points », p. 24.

La fascination prealable, l'envie de jouer un role, prend d'abord la forme d'un nom propre pour eUe: «Tout au long de sa carriere, eIle s' est laissee prendre par des titres de pieces qui etaient des noms de femmes, alors qu' elle ne savait rien encore du texte a suivre. Des noms pour rever et mllrir un role en secret, avant que les repliques ne surgissent, precises et nettes. Hedda Gabler, Adrienne Lecouvreur, Marie Tudor, Yerma, Phedre, Mile Julie. Un nom, rien qu'un nom, et c;a existe deja tres fort en eIle» (p. 50).

Le dictionnaire dit par ailleurs ced: «Fontanges (MarieAngelique DE SCORAILLE DE ROUSSILLE, duchesse DE), favorite de Louis XIV (peut-etre nee au chateau de la Baume, Raulhac, Cantal, 1661 -Port-Royal 1681). FiUe d'honneur de Charlotte-Elisabeth de Baviere, princesse palatine (1678), elle plait a Louis XIV par sa beaute et se pose en rivale de la marquise de Montespan (1679). En 1680, le roi la nomme duchesse de Fontanges. Malade elIe do it quitter la cour en 1681 et se retire a l'abbaye de Chelles, puis a Port-Royal, OU eIle mourra des suites de couches, et non empoisonnee par la marquise de Montespan comme on l'a parfois pretendu ». (Grand Dictionnaire encyclopMique Larousse, Paris, Larousse, 1983,

4, 1983). Cette autre notice de la fin du XIXe siecle etait encore plus romanesque: «D'une beaute eclatante, elle fut aimee du roi, qui, pour elle, erigea en duche la terre de Fontanges, qU'elle tenait de sa mere. Mais sa faveur passa vite, en meme temps que sa beaute, alteree par des couches difficiles, et elle se retira a l'abbaye de Port-Royal. Mal remise de son accouchement, eIle succomba peu de temps apres avoir rec;u du roi une supreme visite. On l'a accusee de sottise, d'avidite et meme d'ingratitude. Il semble bien qu'elle ait connu un moment d'enivrement, autant par son amour que par les grandeurs qui en furent la suite; mais elle n'est pas d'une sotte, cette reponse a Mme de Maintenon qui la sermonnait: "Madame, lui dit-elle, vous me parlez de quitter une passion comme on parle de quitter un habit"» {Nouveau Larousse illustri, Paris, Larousse, 1898, v.4}.

Mot qu'a propose, et longuement illustre, Gerard Genette dans Mimologiques. Voyage en Cratylie (Paris, Seuil, 1976), oil il retrace l'interminable debat lance par le Cratyle de Platon : Cratyle y fait valoir que les mats ressemblent a la chose ou a l'etre qu'ils designent, qu'il y a un lien naturel d'adequation entre le mat et le referent; Hermenogene soutient, de son cote, que ceUe relation est conventionnelle ou arbitraire, qu'elle n'en est pas une de motivation mais de simple designation convenue, que le mat est partie d'un code qui n'a pas a refiechir les etres et les objets designes. Quant a Socrate (ou Platon), il faut entrer dans le ricit de GeneUe pour appreder la complexite de son cratylisme reserve. On trouvera aussi des travaux plus recents sur le nom propre en contexte litteraire dans Martine Leonard et Elisabeth Nardout-Lafarge (dir.), Le Texte et le Norn, Montreal, XYZ, 1996.

«Depuis toujours, elle est sans racines et reve d'un grand arbre, ancre dans la nuit de la terre, sous la ville, soulevant des trottoirs et des rues, rien qu'avec le souffle noir de son haleine souterraine. Cet arbre au tronc noueux s'eleverait plus haut que les tours du parlement, plein de meres branches, de rameaux et de ramilles, de feuilles et de vent. Peut-etre me me la petite fille serait-elle l'oiseau unique au faite de cet arbre, bruissant de courants d'air, car deja elle desire, plus que tout au monde, chanter et dire toute la vie contenue dans cet arbre qui lui appartiendrait en propre comme son arbre genealogique et son histoire personnelle » (p. 124).

Compagne de Louis Hebert: «Toute l'histoire du monde s'est mise a recommencer a cause d'un homme et d'une femme plantes en terre nouvelle» (p. 77).

Que le semantisme des noms propres ne so it pas indifferent a Anne Hebert ou aux narratrices de ses romans, on le lit dans Kamouraska, mais il s'agit de noms de lieux, lorsqu'Elisabeth explicite les connotations recelees par les noms de RiviereOuelle et de Kamouraska, lieux ardents au centre du recit, faisant aussi partie d'un chapelet determinant de noms propres : « Bient6t les sonorites rocailleuses et vertes de Kamouraska vont s'entrechoquer, les unes contre les autres. Ce vieux nom algonquin; il y a jonc au bord de l'eau, Kamouraska! » (Paris, Seuil, colI. «Points», p. 206)

R. Barthes, S/Z, op. cit., pp. 17-18.


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